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Savanturiers-Ecole de la Recherche : un dispositif expérimental à l’épreuve du numérique

Ange Ansour

Dans le projet Savanturiers du Numérique ont convergé les intentions de trois acteurs : 1/ le programme Savanturiers-Ecole de la Recherche, porté par le CRI, 2/l’entreprise TRALALERE 3/ le laboratoire EDA. 

Prenant appui sur les projets Savanturiers dans les classes, ces trois acteurs ont conçu ensemble un instrument numérique dédié aux élèves, ciblant le cycle 3 en priorité, avec comme thématique la climatologie. L’objectif était de transformer le carnet de recherche de l’élève-chercheur (outil classique du dispositif Savanturiers) en Carnet Numérique de l’Elève Chercheur (CNEC).

Le texte qui suit rappelle d’abord brièvement des éléments de contexte sur le dispositif Savanturiers puis élabore sur la question du CNEC.

1. Le dispositif Savanturiers

Le dispositif Savanturiers, à ses débuts, n’avait été élaboré ni à partir d’une recherche scientifique, ni à partir d’un positionnement au sein de la constellation française de la EdTech. Les concepteurs du dispositif se revendiquaient de mouvements pédagogiques fondés sur une approche scientifique empirique1. Toutefois, cette identité militante sera bouleversée par les trois ans de l’expérimentation EFRAN : le dispositif s’est trouvé confronté à de multiples injonctions émanant des évaluateurs comme des partenaires du laboratoire EDA, aussi bien qu’aux multiples contraintes propres à l’intégration dans un projet EdTech. Ainsi, le dispositif, a priori semblable à tant d’autres innovations pédagogiques, a opéré une « mue ». Le consortium a contraint les concepteurs à passer à un second cycle de conception et d’expérimentations, intégrant les apports du CNEC.

1.1. Motivations et objectifs

Un double constat préside à la configuration de l’expérimentation Savanturiers :

1/ Les travaux d’Alison Gopnik2 mettant en évidence les capacités cognitives des bébés et des enfants dont les procédures sont pour lui fortement apparentées à la démarche expérimentale des chercheurs

2/ Les difficultés croissantes de l’école française à favoriser la réussite du plus grand nombre d’élèves. Les enquêtes internationales (PIRLS, TALIS, PISA) et nationales (CEDRE) montrent une érosion lente de la maîtrise des savoirs fondamentaux chez les élèves français. Un aspect préoccupe particulièrement les concepteurs du programme : les activités proposées aux élèves français seraient moins engageantes cognitivement que celles proposées dans d’autres pays.

D’où les deux priorités du dispositif Savanturiers : 

  1. l’engagement cognitif de l’élève, en faisant appel au raisonnement, à un langage spécialisé, à des capacités en matière de métacognition, dans des situations d’apprentissages ambitieuses ;
  2. l’engagement pédagogique de l’enseignant, seul expert dans la conduite des interactions entre ses élèves, condition nécessaire pour que les élèves apprennent de manière efficace et rigoureuse.

La mise en œuvre concrète repose sur des pratiques expérimentales de classes qui prennent en considération des perspectives axées sur des recherches de terrain (notamment les travaux d’A-M. Chartier, A. Gopnik, J. Hattie, A. Barrère) et intègrent des traditions pédagogiques hétérogènes (telles que les techniques de la pédagogie Freinet, la démarche d’investigation).

Ce modèle investit deux champs : celui de la culture scientifique au sens large (c’est-à-dire, incluant les sciences et les techniques, les sciences humaines et sociales), ainsi que le champ de la formation professionnelle (référents didactiques, savoir-faire pédagogiques, gestes professionnels)

1.2. L’hypothèse de l’expérimentation

L’éducation par la recherche cherche à mettre l’accent sur les convergences entre transmission et production des savoirs. Les concepteurs du programme se placent dans une perspective historique et épistémologique intégrant au cursus scolaire une initiation méthodique et progressive aux modalités qui régissent la production des différents savoirs disciplinaires. Ils formulent l’hypothèse que cette initiation aux modalités et processus scientifiques de production des savoirs participerait à la formation de l’esprit critique de l’élève. Ainsi, l’élève apprendrait à repérer différents régimes de vérité (sciences exactes, humaines et sociales), à les distinguer d’autres types d’énoncés (information, qu’elle soit vraie ou fausse, fiction, faits, etc.) et progressivement, à en expliciter les traits spécifiques.

Les concepteurs du programme font le pari que ce cheminement, contribuant à la réussite scolaire des élèves au sein du système éducatif, contribuera également à accompagner les mutations des professions éducatives, notamment les enseignants, en les familiarisant à un usage pédagogique maîtrisé des concepts propres à chaque champ scientifique.

2. Le carnet de l’élève chercheur : un support de l’ordinaire de la classe

L’équipe gestionnaire du dispositif Savanturiers-Ecole de la Recherche, s’inspirant des carnets de terrain ou des carnets de labo où les chercheurs consignent les étapes de leur travail, a toujours préconisé l’utilisation d’un carnet recherche par les élèves. Ses usages prescrits sont génériques et les traductions dans les classes très variables.

Le carnet individuel d’un chercheur est un grand espace de liberté et d’exploration intellectuelle. Le carnet de labo est très codifié afin que tous les chercheurs qui y ont accès puissent s’en servir.

La traduction dans la classe a respecté cette dichotomie. Les élèves tiennent un « carnet du chercheur » sur lequel ils consignent leurs observations, réflexions, hypothèses, résultats.

C’est un support individuel et personnel, papier ou numérique, qui nourrit le « carnet de labo » de la classe. L’élève l’utilise dans des temps informels ou personnels, mais également dans des moments explicites d’enseignement.

Lorsqu’il s’agit de situations formelles d’apprentissage, comme prélever des données ou imaginer un protocole expérimental, les conventions et règles précises d’écriture sont respectés.

Comme l’a explicité A-M Chartier3 analysant le cadre structurant que constituent les supports papier (cahier ou classeur), les élèves travaillent « avec » et non simplement « sur » les supports, qu’ils soient numériques ou papier. Il s’agit donc d’investir ce carnet d’une valeur épistémologique : on y trace le cheminement de sa réflexion et on prend soin d’y consigner sous forme d’écrits, schémas, notes tout ce qui est susceptible d’enrichir le projet final.

Le carnet collectif remplit plusieurs fonctions :

  • une archive des savoirs acquis au terme des recherches documentaires, des expérimentations, entretiens etc.
  • un lieu de partage entre pairs qui se situe à l’interface entre l’espace privé de chaque élève (son carnet individuel) et la communication en dehors de la communauté de classe (publication, communications orales à des tiers, congrès, famille)

Pour construire le carnet collectif, les enseignants sont encouragés à utiliser tous les moyens numériques à leur disposition susceptibles de faciliter le partage, la correction, l’amélioration et l’enrichissement.

3. Un dispositif à la croisée des chemins

En l’espace de cinq ans, Savanturiers-Ecole de la Recherche, à travers les projets de classe comme les programmes de formation, a concerné des dizaines de milliers d’enseignants et élèves. Cette expansion non contrôlée (sous la forme de réponse aux demandes de participation volontaire), n’a pas été sans interrogations éthiques :

  1. Comment s’assurer qu’un dispositif expérimental, peu stable, évolutif, collectif, constitue une réelle valeur ajoutée pour les bénéficiaires sans s’en tenir à des « indices de satisfaction » ? 
  2. Comment répondre à la demande croissante des enseignants pour « stabiliser » les instruments et les préconisations, au lieu d’innover en permanence pour optimiser le dispositif ?
  3. Comment mettre les acquis construits au service d’un encore plus grand nombre de bénéficiaires ?

Face à cette triple exigence, l’équipe gestionnaire a apporté une réponse à deux niveaux : confier l’évaluation du dispositif à des chercheurs externes ; créer un instrument numérique en collaboration avec des acteurs scientifiques et des industriels

L’évaluation scientifique externe a été menée par l’Institut d’Administration Scolaire de l’Université de Mons en Belgique sous la direction de Marc Demeuse4. Cette évaluation menée par Emilie Carosin a mis en évidence l’apport du dispositif pour les élèves et les enseignants.

Ainsi, pour les élèves, la participation à un projet d’éducation par la recherche contribue au développement de quatre dimensions de l’activité scientifique (créativité, collaboration, méthodologie et esprit critique) et au renforcement de la métacognition.

L’outil numérique que le consortium a voulu élaborer est le résultat d’une « inquiétude » propre au dispositif Savanturiers : comment formaliser un instrument expérimental et protéiforme, tiraillé entre préconisations et contraintes de situation dans la classe en un instrument numérique permettant l’autonomisation des pratiques de classe en cohérence avec l’éducation par la recherche ?

Le parti pris d’une gouvernance participative visait l’inclusion de toutes les contraintes (besoins du terrain, robustesse scientifique, faisabilité, stabilisation du modèle expérimental) et la collaboration de tous les acteurs. Les choix opérés par les différents membres du consortium afin d’aboutir aux modules définitifs du carnet (tableau de bord, corpus, générateur d’idées, brouillon de recherche, fiche recherche, formulaire de séance) se sont considérablement écartés du modèle « canonique » pratiqué dans les classes.

Ainsi, il a fallu renoncer au modèle en huit dimensions de l’éducation par la recherche et reléguer la part évaluative hors champ numérique. Toutefois, cet instrument a été considéré par ses usagers-enseignants comme étant suffisamment générique pour être adopté dans le contexte d’un projet d’investigation scientifique, indépendamment du modèle de l’éducation par la recherche en tant que tel.

On peut déduire que ce carnet participe en partie à la stabilisation du modèle en mettant l’accent sur l’intelligibilité et l’explicitation de la scénarisation pédagogique et ses objectifs pour l’élève. Comme il ne rend pas compte de toute la complexité du projet de départ (en huit dimensions) il propose une interprétation singulière du modèle, sans le réifier pour autant et en maintenant une grande liberté pédagogique d’exploitation. Par conséquent, les concepteurs et gestionnaires du dispositif Savanturiers-Ecole de la Recherche ne pourront faire l’économie d’une veille rapprochée sur les différents usages qui seront faits de ce carnet numérique afin de poursuivre le travail de modélisation et de mise en cohérence entre pratiques et prescriptions.

1 Le rapport aux savoirs dans les pédagogies différentes ; sous la direction de M.A. Hugon et B. Robbe, 2016 

2 Gopnik, A., Meltzoff, A. N., & Kuhl, P. K. (1999). The scientist in the crib: Minds, brains, and how children learn. New York, NY, US: William Morrow & Co.

3 Chartier, Anne-Marie, and Patricia Renard. « Cahiers et classeurs: les supports ordinaires du travail scolaire. » Repères. Recherches en didactique du français langue maternelle 22.1 (2000): 135-159.

4 Émilie Carosin, Marc Demeuse. RAPPORT D’EVALUATION FINAL POUR DES APPRENTISSAGES SAVANTS ET AVENTUREUX. [Rapport de recherche] Institut d’Administration Scolaire, Université de Mons. 2018. ffhal-01962598f

Le projet de recherche

Le projet de recherche

Le projet « Savanturiers du numérique » est un projet EFRAN, lancé en 2016 pour une durée de 36 mois.

Des axes de recherche exploratoires

  • La réalisation d’un carnet du chercheur numérique à destination des élèves et des enseignants lors de séquences pédagogiques en classe
  • Une meilleure compréhension des trajectoires d’appropriation par les élèves et des enseignants des processus instrumentés de l’enseignement par la recherche

Des acquis transdisciplinaires attendus chez les élèves

Les projets mis en place dans les classes sont particulièrement adaptés aux Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) du cycle 4 et des Enseignements d’exploration en classe de seconde. Une partie du projet concerne aussi l’école élémentaire

  • ­Sont visées des compétences de recherche : observer, questionner, décrire, formuler des hypothèses, problématiser, contextualiser, prélever et analyser des données, capitaliser des savoirs, expérimenter, modéliser, échanger des informations, s’initier aux controverses scientifiques, argumenter et valider des résultats.
  • ­Sont visées aussi des compétences numériques et humaines transversales  : collaborer en ligne , partager et publier en ligne, annoter en ligne, comprendre des notions de langages informatiques, visualiser des données
  • ­ Enfin, sont visées des connaissances disciplinaires : physique, chimie, biologie, mathématiques, littérature, histoire, géographie, sciences du numérique

La mise en œuvre de processus d’appropriation chez les professionnels : superviseurs et enseignants

Développer des outils et des supports pédagogiques suffisamment routinisés pour qu’ils soient transférables dans tout contexte scolaire. Nous favoriserons également les démarches enseignantes de conception et de mise en place d’évaluations formatives sur la progression des acquis des élèves. Le projet des Savanturiers témoigne d’une attente forte des enseignants en termes d’accompagnement et de formation pour renouveler leurs stratégies d’enseignement et pour s’approprier le numérique en éducation et une approche de l’enseignement par la recherche.

Une démarche de recherche et développement systémique reliant notamment l’industrie et le scolaire

Ce consortium regroupe une PME innovante, des formateurs, des chercheurs et ingénieurs de plusieurs disciplines de sciences humaines, sociales et exactes ainsi que des enseignants du primaire, du collège et du lycée. Le projet de recherche collaborative envisagé est un démonstrateur pour créer des unités durables de recherche et développement autour du numérique en éducation inspirées de ce modèle.